FINAL –  for publication in Germaine Koh Works. (Berlin: Künstlerhaus Bethanien, 2005)

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Attractions de l’ordinaire

Sur l’œuvre de Germaine Koh

Patrice Loubier

 

 

Des jetons de cuivre estampés des mots I WILL, que tout un chacun peut utiliser pour garantir ses engagements (Pledge); de petits moulages en bronze de cailloux et de brindilles, sculptures faites pour être tenues en main, que le spectateur est invité à garder avec soi durant quelques semaines ou mois (Tokens); des cartes postales reproduisant des photos trouvées par l’artiste dans la rue (Sightings); un drapeau blanc flottant au sommet d’un mât (Surrender); des fragments du journal de l’artiste paraissant anonymement dans les annonces classées d’un quotidien (Journal); un poteau planté au milieu d’un sentier pour amener les promeneurs à choisir de quel côté ils franchiront l’obstacle (Poll); la vidéo d’une serviette de table qui virevolte au vent (Trek); un tourniquet métallique actionné par la force du vent que mesure un anémomètre placé à l’extérieur du lieu d’exposition (Fair-weather forces : wind speed); une petite cabane de carton dans laquelle l’artiste attend les visiteurs de son exposition pour converser (Open/Ouvert) : à parcourir ainsi l’œuvre de Germaine Koh, amorcée depuis une quinzaine d’années maintenant, ce qui s’impose, c’est son apparente retenue, son dépouillement, la modestie de ses matériaux – comme une volonté d’éviter toute ostentation.

 

Des objets banals et anodins, trouvés ou récupérés, des interventions qui s’insèrent dans les circonstances les plus quotidiennes, des règles du jeu élémentaires : rien à vrai dire de spectaculaire ou d’expressément esthétique dans ce travail, sinon la beauté d’occasion du prosaïque ou de l’ordinaire. Parfois, d’ailleurs, l’art de Koh offre étonnamment peu à voir, en appelant surtout à faire : le spectateur est alors invité à prolonger ou accomplir l’œuvre par des gestes qui, en participant de l’intimité du tactile ou de l’échange interpersonnel, en minimisent la visualité (garder un Token dans ses poches pour l’y retrouver et le palper de temps à autre, ou donner en gage un jeton I WILL à autrui, par exemple)[1].

 

L’effacement de l’artiste comme auteure contribue aussi à cette modestie: non contente de puiser à la réalité collective et anonyme de l’objet courant ou à l’objectivité des phénomènes naturels, Koh propose souvent ses œuvres comme des usages ou des situations à expérimenter, en les confiant dès lors à l’initiative de tiers. Le caractère impersonnel de l’œuvre est ainsi réitéré par le détachement et la neutralité assumée de l’artiste à l’endroit du destin qu’elle connaîtra. Davantage : par le caractère posé des processus qu’elle déclenche ou donne à voir, par les rythmes lents qu’elle prend elle-même pour se déployer (ainsi de Knitwork, vêtements récupérés qu’elle défait pour en retricoter le fil dans un objet de longueur croissante, et dont l’exécution, amorcée en 1992, doit se poursuivre tout au long de la vie de l’artiste), l’œuvre de Koh se signale par une étonnante absence de drame ou d’accent pathétique, qui contraste avec l’actualité d’un monde s’approchant du désastre[2].

 

Dans cette équanimité, cependant, il ne faut voir nul aveuglement au sort du monde, mais plutôt l’exercice d’une mise entre guillemets qui cite le réel ou s’immisce en lui pour mieux le thématiser, le distanciant comme pour nous amener à en ressaisir l’acuité, mais cela toujours au ras de l’expérience vécue, dans sa banalité et sa ténuité mêmes. Pour qualifier son art, l’artiste parle d’ailleurs d’un « modest mode of address », d’une « quietness », d’un « everyday activism – an open attentiveness to the world and to how meaning, identity and community are and can be formed around us on a daily basis »[3]. On pourrait soutenir que les œuvres de Koh transcendent l’humilité de leurs matériaux électifs par la disposition presque contemplative à laquelle elles appellent, en nous incitant à éprouver le grain même de l’ordinaire du monde. Pour révéler et faire jouer ce réel, y provoquer des turbulences ou en montrer le simple cours, Koh recourt à des procédures récurrentes: embusquer, déléguer, disséminer, traduire, accumuler.

 

Embusquer

L’une de ces opérations consiste à introduire quelque signe ou objet dans un contexte où sa présence inusitée donnera lieu, pour l’observateur impromptu, à un écart troublant la continuité familière de l’expérience. Il peut s’agir d’un objet simplement mis en place, tel le drapeau blanc de Surrender (1999). L’objet peut aussi être légèrement modifié; c’est le cas de ces affiches commerciales Sorry we’re closed ou Help wanted (toutes les deux de 2002), que Koh accroche par exemple à des fenêtres en en masquant certains mots, pour réactiver par le Help ou le Sorry qui en résultent le noyau émotif de formules autrement affadies par leur usage formel et stéréotypé; ou de ces fauteuils de salon, évoquant ceux dans lesquels on regarde la télévision, qu’elle recouvre de vynil pour les placer clandestinement dans des parcs, télescopant espaces public et domestique (Observatory, 1995-97). Mais l’objet intrus peut aussi être créé par l’artiste, à l’instar de cet ensemble de 64 cartes d’affaires portant les hexagrammes du I Ching qu’elle déposera dans divers lieux publics tels cabines téléphoniques ou tables de restaurants, en les destinant, sans plus d’explications, aux observateurs de passage (Exchange, 1996). Ce peut être, enfin, la personne même de l’artiste qui, dans Watch (2000), prend place, une semaine durant, dans une vitrine par ailleurs vide pour observer le spectacle de la rue pendant les heures de bureau. Assise ou debout, Koh ne fait donc rien d’autre qu’être présente, en étant le plus attentive possible au passage des gens, sans toutefois s’adresser à eux ni répondre à leurs sollicitations éventuelles. Pareille œuvre, qui voit l’artiste conjuguer de façon paradoxale la passivité de l’objet exposé en vitrine et l’activité du regard scrutateur, présente les traits récurrents de l’art de Koh : statisme, adoption d’une attitude aussi neutre que possible, économie de moyens, action réduite au minimum.


Toutes ces propositions sont indissociables de la pragmatique de leur insertion : elles sont moins exposées comme art qu’infiltrées anonymement dans des contextes qu’elles altèrent de façon subreptice. Elles se destinent d’abord, dans une visée toute pratique, au spectateur non prévenu, à l’observateur incident, dont il s’agit d’éveiller l’attention. Si pareilles décontextualisations constituent un procédé récurrent de l’art du 20e siècle, leur spécificité contemporaine dans l’œuvre de Koh tient à leur discrétion relative; jamais signalées comme art au lieu même de leur manifestation, elles relèvent du paradigme de la furtivité[4]. Les écarts que provoque ce travail, en s’introduisant dans tel ou tel contexte extra-muros – la rue, une façade d’immeuble, un journal –, demeurent donc eux-mêmes éminemment retenus; ainsi l’apparition d’une voix toute personnelle dans les annonces classées peut étonner, mais les fragments de Journal (1995—) paraissent se dissimuler et s’embusquer dans la page de quotidien autant qu’ils ne la perturbent.

 

Tout se passe en fait comme si Koh aménageait de menues sources de frictions, qui effleurent davantage qu’elles ne bousculent, et que l’on pourrait décrire comme des  embuscades timides[5]. Le cas du drapeau blanc de Surrender est exemplaire à cet égard : dans le temps même où il marque un repli, performant la reddition qu’il signifie en survenant tel un vide visuel dans le tumulte urbain, il tranche dans ce décor en tant que détail aberrant dès lors qu’il provoque la perplexité du témoin qui s’interroge sur sa présence : énoncé privé de contexte qui permettrait d’en comprendre le sens, Surrender apparaît dans le ville comme un verbe proféré à l’infinitif, sans sujet ni objet. Énonciation de l’œuvre et sens de l’objet en quoi elle consiste se contredisent mutuellement, en une espèce de dissonance cognitive[6].

 

La subtilité de ces interventions, le fait aussi que leurs résultantes contextuelles échappent au cadre de la vision d’art, explique l’importance cruciale des textes de l’artiste pour leur médiation[7]. L’expérience que nous avons des œuvres de Koh, même en situation d’exposition, passe d’ailleurs très fréquemment par le discours écrit. Sous forme de descriptifs ou d’énoncés d’intention, celui-ci communique la règle du jeu ou le protocole mis en branle par l’œuvre, et permet de se représenter la perturbation qu’elle sera apte à engendrer dans un réel élargi.

 

Déléguer, disséminer, traduire, accumuler

On l’a constaté par ces quelques exemples, l’intérêt des œuvres de Koh réside souvent moins dans leur dimension plastique per se que dans la forme de la situation qu’elles proposent ou catalysent.

 

De fait, plusieurs projets appellent explicitement au concours de tiers pour s’accomplir. For you (1999) est un site web destiné à recevoir et distribuer des proverbes pour biscuits chinois (fortune cookies); chaque internaute doit en rédiger un de son crû à l’intention d’un visiteur ultérieur pour en recevoir un. Les jetons portant les mots I WILL (Pledge, 2002), ou BON et BIEN (Change, 1999), fonctionnent comme autant de monnaies parallèles destinées au champ des relations humaines, dont leurs usagers doivent fixer la valeur en l’appliquant à telle ou telle circonstance. Teams (1997) consiste en des centaines de macarons monochromes, disponibles en deux couleurs à partir de grands sacs de plastique au sol d’une pièce; chaque visiteur peut en arborer un et l’emporter avec soi, de façon à ce que des « équipes » se composent au fil de leurs choix respectifs. L’œuvre tend ainsi, au-delà de son intégrité matérielle et de son unité de lieu momentané, à une dispersion par laquelle elle se réorganisera de façon aléatoire comme collectivités fortuites.

 

On notera ici comment les visiteurs de l’exposition prolongent l’œuvre en se faisant les agents de sa dissémination. Cet éparpillement entropique est une autre figure récurrente dans le travail de Koh; des projets comme Change ou Exchange, on l’a vu, appellent expressément à leur mise en circulation. Au-delà et à partir des objets matériels en quoi elle consiste, l’œuvre s’élabore alors comme constellation mouvante de trajectoires dans la réalité intersubjective des échanges et des associations.

 

Teams, on l’a vu, engage aussi une opération de transposition, dès lors que l’installation donne lieu à la création d’équipes fortuites. Traduire, telle est une autre des opérations récurrentes dans l’art de Koh. Dans Prayers (1999), par exemple, c’est le travail au quotidien d’une galerie qui fournit la matière de l’œuvre : chaque touche pressée sur le clavier d’un de ses ordinateurs de bureau est traduite en code Morse, et ces signaux sont ensuite transmis à l’extérieur par des jets de fumée sortant du bâtiment. Non seulement la technologie numérique de l’informatique est-elle donc transposée en un système de signes ancien, issu de l’essor des communications occidentales au 19e siècle, mais le message qui en résulte est à son tour matérialisé par un dispositif pouvant évoquer aussi bien l’âge de la vapeur que les signaux de fumée des sociétés traditionnelles amérindiennes.Une installation telle Fair-weather forces (sun:light) (2005), elle, portera sur un phénomène naturel : l’œuvre consiste en une salle vide dont l’éclairage est régi par la lecture de la lumière solaire que font des senseurs installés sur le toit du bâtiment où elle est exposée. On notera que, de manière tautologique, ces dispositifs produisent des séries d’équivalences : ils transposent un message d’un code à un autre, donnant lieu à une thématisation desdits phénomènes.

 

D’autres œuvres, enfin, sont plutôt le lieu d’une accumulation, tant comme structure formelle que comme protocole opératoire. Indicios (2000—) est une suite de photographies répertoriant les numéros d’immatriculation des taxis observés par l’artiste à Mexico. Dans Self-portrait, débuté en 1994, Koh se peint, environ une fois par an, sur un même panneau de bois, chaque autoportrait nouveau recouvrant le précédent, et métaphorisant par ce palimpseste visuel le processus même du vieillissement. Knitwork est un autre projet coextensif à la durée de vie de l’artiste. Koh, en défaisant le tissu de vêtements usagés pour créer un tricot à la longueur croissante (il mesure actuellement plus de 100 m), revisite la figure des Parques, et dissout l’individualité des divers vêtements dans le temps même où elle les immortalise en les intégrant physiquement dans un « monument » qui leur est consacré. Si la dissémination, la traduction et la délégation montrent comment un objet ou un signe peut être un point dans un réseau de circulation, ces projets amènent plutôt le temps lui-même à inscrire ses couches successives au cœur d’un même objet.

 

Ces diverses opérations, certes, ne sont nullement exclusives, et toutes imprègnent à quelque titre l’œuvre de Koh, ainsi que le révèle un travail comme Poll (1999). Cette pièce consiste en un poteau métallique installé au centre d’un sentier durant quelques mois; sa présence amène les promeneurs qui l’empruntent à passer à gauche ou à droite de l’obstacle. Sans être aucunement remarquable (sinon comme détail inusité pour tout familier du site), l’objet n’en crée pas moins une friction au sein du trajet, et entraîne une réponse des usagers du sentier : ceux-ci sont nécessairement amenés à préférer un côté ou un autre s’ils s’y engagent. Au fil du temps, l’érosion de la végétation et du sol provoquée par les pas des promeneurs devraient révéler, là où elle est la plus prononcée, de quel côté est passée la majorité d’entre eux. L’œuvre matérialise donc une série successive de décisions humaines individuelles, qu’elle traduit en érosion du terrain; elle fonctionne en « sondant » la communauté usagère du sentier, puisqu’elle rend visible la résultante des choix opérés par les passants, ce que nous dit d’ailleurs l’homonymie du titre de l’œuvre (poll veut dire sondage en anglais, mais suggère aussi par assonance le poteau (pole) grâce auquel ce sondage est effectué). On le constate, les opérations énumérées plus haut se retrouvent ici : présence embusquée d’un objet intrus, dont le sens même tient dans les réponses diverses qu’il provoque chez les promeneurs (délégation), réponses elles-mêmes accumulées et traduites par l’érosion qu’elles provoquent.

 

Passer

Embusquer, disséminer, déléguer, traduire, accumuler : ce qui de façon profonde et essentielle est commun à toutes ces procédures, c’est le phénomène de la circulation, du flux et de la mobilité (qu’il serait tentant d’associer à la personne de l’artiste en notant son nomadisme). Toutes impliquent aussi des phénomènes qui échappent de quelque manière à l’artiste : Koh n’intervient en effet qu’en amont ou en aval des situations qu’elle met en forme, tantôt passant le relais à autrui, tantôt adoptant le rôle d’observatrice, de traductrice ou de collectrice.

 

En ce sens-là, l’œuvre de Germaine Koh allie de façon surprenante intervention et passivité, nonchalance et quête, vigilance et neutralité, participation et effacement. Comme s’il s’agissait, ultimemement, non pas de faire ou de signer, mais d’amener le réel à se manifester. Esthétique de l’écart ténu, du presque rien, du constat évident ou de l’intrication des rapports humains, le peu auquel tend l’art de Koh amènerait à se représenter la perpétuelle, omniprésente émergence de sens qui compose la trame du monde.

 

 

1.  Et même dans de grandes installations comme Forum (2000) ou . . . ((2000), qui présentent une indéniable présence formelle, l’ordinaire et la sobriété des matériaux continuent de s’imposer (des livres abandonnés pour la première, des billes métalliques en mouvement pour la seconde).

2.  Encore qu’une lecture politique de l’œuvre n’est en rien exclue; dans certaines interventions récentes, Koh fait allusion à des problèmes sociopolitiques actuels; ainsi, Squat (2001) et Homemaking (2002—) interpellent la crise du logement abordable qu’entraînent dans les grandes villes canadiennes la spéculation foncière et la gentrification de quartiers populaires.

3.  Germaine Koh, « General Description », 1999, texte inédit

4.  Sur cet aspect, voir  Marc-Olivier Wahler, « J’ai regardé vers la ville et je n’ai rien vu (Paul Tibbets)», Transfert, Bienne, 2000, et de l’auteur, « Un art à fleur de réel. Considérations sur l’action furtive », Inter, Québec, numéro 81, 2002.

5.  La performance HIGH NOON (2004) paraît être ici l’exception confirmant la règle.

6.  Par ailleurs, la force d’inertie et de dissidence de ce symbole se révéla quand il fut utilisé en 2003 par des citoyens qui s’opposaient à la campagne militaire anglo-américaine en Irak.

7. Voir à ce propos comment Steve Reinke décrit le clivage de telles interventions, partagées entre deux modes d’existence mutuellement exclusifs (« Preliminary Descriptions », Open Hours, McMaster Museum of Art, Hamilton, 2002,  p. 11).

 

 

Patrice Loubier est historien de l’art et critique indépendant. S’intéressant aux formes contemporaines de la création, il a écrit sur l’installation, la performance, l’in situ et l’interdisciplinarité, et travaille en particulier sur l’art d’intervention et les pratiques furtives. Il a aussi agi à titre de commissaire d’expositions, notamment pour la Manif d’art 3, à Québec en 2005, et il est, avec Anne-Marie Ninacs, à l’origine des Commensaux, programmation spéciale du Centre des arts actuels Skol à Montréal, en 2000-2001.