Galerie
Joyce Yahouda
Gallery
372, rue Sainte-Catherine Ouest,
espace 328
Montréal QC H3B 1A2
T : (514) 875-2320
www.joyceyahoudagallery.com
info@joyceyahoudagallery.com
Germaine Koh : Ouvert
/ Open
Commissaire :
Pascale Beaudet
Du 19 au 28 février 2004,
Espace 427
Vernissage : le jeudi
19 février de 16h à 19h
Montréal,
le 3 février 2004
« C’est ouvert… Entrez! », dit-on quand
quelqu’un frappe à la porte. Et on se lève pour lui souhaiter la bienvenue. «
Ouvert le samedi », clame le titre d’une émission à la première chaîne de
Radio-Canada. Ainsi définit-on les règles de l’accueil. Germaine Koh semble ici
reproduire tautologiquement les conventions qui règnent dans notre société. Son
kiosque sera ouvert pendant les heures d’ouverture normales d’une galerie
d’art. Ce qu’elle offrira aux gens qui visitent la galerie Joyce Yahouda, n’est
pas qu’un simple mimétisme des codes qui régissent l’hospitalité ou le
commerce. D’ailleurs, cette galerie est non seulement un lieu où l’art s’expose
et se transige, mais où on assiste également à des échappés vers un autre type
d’art.
C’est en fait à un renversement des habitudes et
des comportements auxquels nous sommes conviés. L’artiste invite les visiteurs
à venir dialoguer avec elle dans un édicule conçu pour deux personnes. Rien de
plus banal, dira-t-on. Mais justement, où se situe la banalité? Dans le fait de
converser? C’est dans le déplacement que se trouve « l’indice de
trébuchage ». On ne va pas dans une galerie ou un centre d’artistes pour
faire la conversation, bien que d’autres exemples se soient déjà manifestés,
avec des intentions plus ou moins différentes : Valérie Lamontagne et son Bunny Advice, à tendance
ironico-psychologique[i] ;
Devora Neumark avec L’art de la
conversation, en version plus conviviale[ii] ;
l’artiste française Olga Boldyreff, qui « pratique l’art de la
conversation comme l’un des beaux-arts avec des anonymes et des professionnels
de l’art » ; les discussions de Sylvie Cotton pour le Théorème des Sylvie[iii] ;
les repas informels de Diane Borsato ; ainsi que bien d’autres.
La visite d’une galerie, si elle a lieu pendant un
vernissage, entraîne des conversations, qui vont alors primer sur l’observation
des œuvres. Toutefois, cet échange verbal sera sans direction prédéterminée,
dans le sens où l’artiste et les visiteurs ne cherchent pas à faire une
conférence. Elle se déroulera de gré à gré, sans attente. Quelles seront les
réactions des visiteurs de Germaine Koh ? La question se pose. En effet,
la personne qui entrera dans la pièce ne s’attendra probablement pas à être
associée à l’« exposition ». La conversation, qui a d’habitude un
rang accessoire, prendra soudain la première place.
Et se posera la question : « Une
conversation, est-ce que c’est de l’art ? ». Question pertinente, et
pourtant, le modernisme en a vu d’autres. Depuis les performances de Joseph
Beuys avec un coyote vivant ou les conserves de « Merda d’artista »
de Piero Manzoni, L’Exposition du Vide
d’Yves Klein, les happenings de Fluxus… Nicolas Bourriaud, dans son livre Formes de vie. L’art moderne et l’invention
de soi[iv],
décrit la transformation du travail des artistes depuis la mise en place de
l’organisation scientifique du travail, soit aussi depuis le début du
modernisme en art. Il prétend notamment que la logique de création s’est
détournée de la production d’objets pour envahir la vie de l’artiste.
L’impératif de l’artiste, selon Bourriaud, serait maintenant :
« invente-toi, produis-toi toi-même », le dandy et l’alchimiste étant
les deux modèles qui l’ont façonné. L’accent est porté sur l’ici et le
maintenant de l’exposition-événement ; le temps est devenu l’élément clé
pour saisir l’intention de l’artiste. Cela s’applique particulièrement à
Germaine Koh. Dans son cas, la banalité du quotidien est pointée du doigt,
quasi magnifiée par le déplacement de lieu.
Toutefois, si Bourriaud dessine l’évolution de
l’artiste selon une linéarité elle-même très moderniste, il me semble que les
artistes qui se situent dans le courant de l’« esthétique relationnelle »
sont en train de développer un nouvel attachement au récit qui était plus ou
moins honni par le modernisme. Ce récit peut prendre la forme du dialogue, avec
ou sans prétexte – je pense à Ouvert
mais aussi à Se refaire un salut, de
Martin Dufrasne[v], où celui-ci
proposait un échange d’objets au visiteur, les siens propres étant exposés dans
la galerie, ce qui entraînait des discussions sur le moment de l’acquisition
des objets échangés, donc l’apparition de fragments d’autobiographies. Une
dématérialisation aussi extrême de l’œuvre ne peut que provoquer une surenchère
par ailleurs, c’est-à-dire une accumulation de mots qui ne sont pas destinés à
être écrits mais dont l’impact se fixera dans l’imaginaire et la mémoire. Ce
nouveau support se prête à toutes les déformations et reconfigurations
possibles. Les différentes traces qui en émergeront seront donc hautement
personnelles.
Le kiosque de Germaine Koh est aussi un rappel de
d’autres réalités : fait de carton, il évoque les cabanes enfantines,
ersatz de maisons ; il est aussi, par sa petitesse, une coquille
d’intimité et, par extension, un cabinet de psychologue ou un confessionnal.
Mais qui sera la personne confessée, l’artiste ou la personne qu’elle
reçoit ? Rien n’est fixé d’avance.
Dans l’esprit de Germaine Koh, il n’y a pas de
hiérarchie entre l’artiste et les visiteurs, ce qui frappe dans un milieu où
les égos sont parfois très actifs. L’exposition ou l’événement sont donc placés
dans un contexte d’échange, pas tant démocratique (comme on voudrait que l’art
le soit pour mieux justifier son existence, comme s’il en avait besoin) que
convivial. Koh lance ses projets et les laisse évoluer avec les gens qui
viennent y participer, sans volonté de contrôle, avec l’espoir qu’il en émerge
du sens et même des événements.
Dans le même esprit évolutif, les projets de
l’artiste sont souvent « in progress », ils se poursuivent sur
plusieurs années, à l’image du déroulement de la vie ; ainsi Knitwork, une couverture de laine
« interminable » que l’artiste tricote avec la laine de chandails
récupérés, se déroule épisodiquement depuis 1992 ; il y a aussi les
annonces classées que Koh publie dans des journaux depuis 1995, qui, au lieu de
proposer un objet à la vente, sont en fait de brefs extraits de son journal,
mais dont on ne peut identifier l’auteure, à moins d’être au courant de sa
participation à un événement.
D’autres expositions de Koh recourent à l’échange
verbal ou écrit et certaines à l’interaction avec le visiteur. Au printemps
2003, elle était à Western Front, à Vancouver, avec Spot Radio, une station émettrice pirate où des invités de
l’artiste avaient des conversations avec des passants dans un lieu public. Pour
Koh, l’important n’était pas qu’elle ait elle-même les conversations avec les
gens mais qu’elles aient lieu par l’intermédiaire du dispositif qu’elle avait
conçu, moyen de communication léger et pratique qui s’insère dans une valise.
C’est le processus mis en branle, le dialogue entre les êtres qui importait.
Forum, l’œuvre
réalisée pour la Biennale de Montréal de 2000, se présentait sous la forme de
gradins rudimentaires faits de livres empilés. Condensant l’activité
silencieuse de la lecture et la discussion de groupe, Forum symbolisait l’échange mais aussi l’affrontement des joutes
verbales publiques et le pouvoir de la parole. Souvent utilisé comme point de
départ des visites guidées, il est devenu un embrayeur de discussion, soit le
démarrage de quelque chose d’autre que l’œuvre initiale.
Le côté féminin d’Ouvert se manifeste dans l’interaction individuelle. Le féminisme
de Germaine Koh ne s’extériorise pas systématiquement dans toutes ses
œuvres ; il en est plutôt une partie intégrante qui se révèle à
l’occasion. Ainsi, Knitwork reprend
une activité traditionnellement féminine et la déplace dans un lieu
d’exposition. Traditionnellement, la conversation est aussi associée à la
féminité (mais liée au bavardage, ce qui la connote négativement). La volonté
de faire émerger dans le champ artistique des pratiques féminines est
typiquement féministe et se pratique depuis les années 70. Les femmes artistes
auraient amené en galerie l’objet une fois terminé (pensons à Joyce Wieland ou
à Judy Chicago, par exemple) ; la façon de faire de Koh actualise ces
pratiques et les renouvelle.
Dans Prayers[vi],
de mystérieux et poétiques signaux de fumée étaient émis selon le code
Morse ; la machine productrice de signaux était reliée aux claviers des
ordinateurs de l’institution qui abritait l’exposition. Les mots que nous
prononcerons dans ces conversations se perdront dans l’air mais une trace
s’imprimera dans les mémoires… En art, on ne crée pas seulement des objets, on
entame des processus qui mèneront… où ?
À suivre…
Pascale Beaudet, commissaire de l’exposition
Reproduction interdite sans l’autorisation expresse
de l’auteure
[i] Présenté entre autres à
Oboro (Montréal) et à Plein sud (Longueuil).
[ii] Présenté à la maison de la
culture Frontenac (Montréal).
[iii] Présenté au Centre des arts
actuels Skol (Montréal) en mars-avril 2001.
[iv] Nicolas Bourriaud, Formes de vie. L’art moderne et l’invention
de soi, Paris, Denoël, 1999.
[v] Présenté au Centre des arts
actuels Skol (Montréal) en février-mars 2001.
[vi] Présenté d’abord
à la Galerie d'art d'Ottawa en 1999. Depuis, il a été
présenté aussi à plusieurs endroits : Contemporary Art Gallery (Vancouver,
2001); Plug In ICA (Winnipeg, 2001-02); MUCA Roma (Mexico, 2002); The Power
Plant (Toronto, 2002); Bloomberg SPACE (London, 2003); Bellevue Museum of Art
(Seattle, 2003); Seoul Museum of Art (2003).