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Canada : Germaine Koh
 
 

Tous les éléments du monde sont interconnectés en profondeur, à tous niveaux. Seulement, nous ne voyons pas ces connexions mais seulement des fragments dépourvus de sens. Le physicien rebelle David Bohm a donné le nom d'" ordre implicite " au réseau caché des significations profondes. Dans son travail, l'artiste Germaine Koh s'est donné pour tâche d'expliciter l'ordre implicite du monde afin que nous puissions percevoir les chaînes de connexions entre les fragments disparates.

L'origine latine des verbes impliciter et expliciter réside dans le couple " plier et déplier ", ce qui nous amène à dire que Koh s'applique à la tâche sans fin de " déplier " des relations imperceptibles, mettant à jour le tissu qui réunit deux points disparates. Dans le projet En busca del nivel del lago (À la recherche du niveau du lac), elle explicite avec une parfaite élégance la relation entre l'eau que boivent les habitants de la ville de Mexico et celle qui a disparu du sous-sol de la ville. Afin de mettre en évidence l'affaissement d'une église du XVIIe siècle en raison de l'assèchement de la nappe phréatique, Germaine Koh remplit sa nef sinistrée de bouteilles d'eau en plastique. Elle nous amène à poser une question : par la vertu de quel flux global complexe l'eau a-t-elle pu disparaître des aquifères cachés, peut-être pulvérisée sur les pelouses des riches, pour revenir sous la forme d'eau embouteillée dans d'autres contrées, comme si la soif elle-même était soudain devenue un bien de consommation?

Sans être tout à fait marxiste, elle explicite par ses actes de rematérialisation le trafic de l'argent, des biens, du labeur et des déchets. Dans son œuvre monumentale Knitwork, où elle a détricoté puis retricoté des centaines de chandails, Koh retrace dans le temps la matérialité des vêtements, tout comme le père Marx calculait la quantité de travail contenue dans un manteau.

Koh matérialise les choses. Dans Prayers, le travail quotidien des employés sur les claviers d'ordinateurs se manifeste par des bouffées de fumée s'échappant d'un soupirail ouvert sur le côté de l'immeuble. L'artiste est fondamentalement une traductrice, car, souvent, pour rendre les choses tangibles, il faut les traduire dans un langage différent. Dans By the way, le bruit des voitures fonçant dans une voie rapide de Mexico est converti directement en souffle de vent, que les conducteurs peuvent écouter à la radio entre deux comptes rendus sur la circulation.

L'installation Poll, au titre subtilement humoristique, consiste en un poteau métallique planté au milieu d'un chemin piétonnier très animé. Les piétons sont contraints de choisir le côté où ils dévieront de leur trajectoire : en quelque sorte, c'est un hommage à la relation de négociation quotidienne entre les piétons et l'herbe. Dans chacune de ces deux œuvres, un trajet apparemment banal se change tout doucement en un moment de réflexion…

Le monde de Germaine Koh est une sorte de démocratie bouddhiste, où elle met en circulation des objets avec curiosité et une grande foi en la chance et en la volonté humaine. Dans son projet sur Internet For You, elle invite les visiteurs du site à dire la bonne aventure et à se la faire dire par des étrangers. Elle nous confie à nous, navigateurs du Net, la responsabilité d'intervenir dans la vie d'inconnus, sous la forme ludique et versatile du biscuit surprise…

Dans son travail à long terme Sightings, Germaine Koh collectionne des photographies abandonnées telles que cet autoportrait surexposé ou ce cliché délavé de joueurs de hockey sur glace puis les met en circulation sous la forme de cartes postales. Elle nous pousse à saisir une parcelle du tissu du monde, à prêter attention à notre propre participation à ce monde et, enfin, à nous en souvenir, ne serait-ce que brièvement.
 

Laura U. Marks
Ottawa, juin 2000
 



 

 


 
 
 
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